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JACQUES LUCCHESI, AUTEUR-EDITEUR

Né en 1958, Jacques Lucchesi est journaliste et critique d’art. Depuis 1986, il a publié une trentaine d’ouvrages (poèmes, essais, nouvelles). Derniers titres parus : « Aux alentours du paradis » et « L’un de nous était de trop » (chez Edilivre).
Parallèlement à son propre travail d’écriture, il a créé en 2006 les éditions associatives du Port d’attache pour publier, parcimonieusement et à bas prix, de petits livres sans concession. 8 titres sont parus à ce jour, signés par des auteurs comme Henri-Michel Polvan, André Ughetto, Lionel Mazari ou Yves Carchon.
Au cours de la soirée du 26 avril prochain, il débattra avec le public de la nouvelle en tant que genre littéraire et présentera son projet éditorial. Il lira également des extraits de « L’envers du monde « d’Yves Carchon, ainsi que des nouvelles de son recueil « Aux alentours du paradis ».  
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La maison de verre (extrait) 

 

 

  Une maison de verre ! Ils avaient construit une maison de verre en plein cœur du village. Au début, quand  ils commencèrent les travaux, on ne comprit pas bien. Jamais on ne voyait de brique ni de tuile arriver sur le chantier, comme pour les autres maisons, mais seulement des vitres et des miroirs. On croyait qu’ils étaient déjà en train d’installer les fenêtres mais c’étaient, en fait, les murs qu’ils montaient. Et moins d’une semaine après, le toit brillait de mille feux  sous le soleil. La porte aussi était en verre : comment comptaient-ils se protéger avec ça ? N’importe qui aurait pu la faire voler en éclats. Une maison, ça sert bien sûr à se mettre à l’abri du froid, de la pluie ou du vent  mais surtout à s’isoler des autres. Ici comme ailleurs, ce sont eux que l’on redoute le plus. Il faut des murs solides pour les empêcher de passer. Des murs solides et opaques, car les mauvaises intentions, c’est bien connu, ont leur point de départ dans le regard.

 

De tout cela, les habitants de la maison de verre ne semblaient en avoir cure. Du reste, personne n’a jamais su d’où ils venaient. Etaient-ils seulement des humains ? Grands, fins, pâles, ils me paraissaient certains jours être aussi transparents que les parois de leur maison. Certains, comme le boucher, affirmaient que c’étaient des extra-terrestres et que l’invasion ne faisait que commencer. Mais notre professeur de sciences naturelles disait qu’ils étaient très intelligents et qu’ils domestiquaient ainsi l’énergie solaire. Moi qui les ai vus aller et venir de la cuisine au salon et du salon à la chambre à coucher, je peux dire qu’ils ne vivaient pas différemment de nous. A ceci prés que rien de ce qu’ils faisaient ne nous était caché. En plus, ils étaient toujours nus sitôt dedans. Les enfants jouaient, se lavaient  et faisaient leurs devoirs ; les parents lisaient, préparaient les repas ou s’embrassaient sur le lit et tout le monde ici semblait parfaitement heureux. 

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 Aux alentours du paradis

 

 

 De prime abord, rien ne distingue B. des autres communes provençales. Des platanes feuillus y  bordent les terrasses des cafés et des restaurants où les touristes aiment faire de longues haltes durant les beaux après-midis d’été. Le dimanche, sur la place et dans les allées, artisans et forains déballent leurs trésors : saucisses, miel, parfums qui sentent bon le terroir ou étoffes et santons qui adoucissent le regard. Et c’est, à pas feutrés,  une ronde allègre de sourires et de bons mots qui ne cesse qu’avec leur départ. A l’heure des vêpres, quand le soleil bas étire les ombres,  les pétanqueurs ressortent leurs sphères d’acier recuit et envahissent le boulodrome municipal pour des parties interminables que suivent et commentent des spectateurs engagés : «  Et pourquoi tu pointes ? En frappant seulement deux fois dans la mène, tu avais la gagne assurée. «  . Le soir, quand la clarté diminue et qu’une brume légère saupoudre la campagne environnante, les vieux remontent  doucement vers leurs maisons à travers les rues pentues. Par les fenêtres entr’ouvertes, les téléviseurs projettent bien vite  leurs reflets bleutés  tandis que fument à plein régime les cheminées des pizzerias. On discute à voix haute des nouvelles recrues du club de foot local :   «  Si avec ces trois-là,  on n’accroche pas un deuxième titre, y a plus qu’à se noyer. ». Ca et là fusent des éclats de rire : la vie, comme partout ailleurs en Provence. Et cependant, quelque chose s’est passé qui n’en finit pas  de durer…

 

  Cela a débuté  voici un peu plus de trente ans, au tournant des années 60. A vrai dire, il n’y a qu’à consulter les registres d’état civil de B. pour s’en rendre vite compte. L’année  dernière, il y a eu ici 9 mariages, 5 naissances et aucun décès. Deux ans plus tôt, c’étaient sensiblement  les mêmes statistiques et il en va ainsi jusqu’à…1964. Ainsi, la population de B. a presque triplé dans cet intervalle  et l’on  dénombre aujourd’hui quatre de ses membres qui ont dépassé le siècle d’existence tandis qu’une cohorte d’autres prétendants au centenariat les suivent de prés. Certes, le sud  passe pour favoriser la longévité mais tout de même… Pourtant, les gens d’ici n’ignorent pas les divers maux qui assaillent, saison après saison, jeunes et vieux avec un taux inégal de malignité. Mais voilà, au bout du compte, chacun à B. finit par retrouver la santé. Si, par conséquent, médecins et pharmaciens ont toujours droit de cité, il n’en va pas de même pour le représentant des pompes funèbres qui a tiré le rideau depuis belle lurette. Monsieur Anselme avait une réputation d’honnête commerçant et nul, ici, ne souhaitait sa faillite, mais il n’y avait vraiment plus rien à faire pour lui. A ce que l’on dit, il partit s’établir à G. où sa petite entreprise prospéra assez vite. Malheureusement pour lui, il ne profita guère de cette embellie car un cancer foudroyant l’emporta quatre ans après. Une petite précision qui a son importance : il n’était pas natif de B. , comme tous les gens auxquels il avait proposé vainement ses services.



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